Bernard Noël

TOI est le nom sans néant

[…] « toute rencontre est l’énigme

une série d’accidents

la somme n’explique rien

c’est pour moi que tu es venue

pour moi seul

et

l’amour dis-tu

est le penser ancien

quand tout geste

était de la pensée

et chaque geste

entrait dans les choses

toucher l’autre

c’était le penser

puis

ton sourire

dans mes yeux

pense ton visage

et ce pensant je pose

ici

le masque invisible

de ce que je vois

ne le voyant plus

entre tes lèvres

ma langue lèche

la ligne

[…]

donne-moi encore dis-tu

et la bouche ouverte

tu manges l’air sur mes lèvres

et

c’est toi

me dis-je toi

et contre toi je suis

l’autre

que tu fais de moi

puis

sur nos vertèbres

l’instant s’accroît

dressant le long de notre dos

la crête du vieux dragon

gardien du toucher long

couleurs

couleurs

la nuque chante

le visage s’enfonce

dans l’œil

et

autour de la pierre

où nous fait l’un

le soleil trace un C

auquel l’éclat de

nos montres posées

ajoute une cédille

le petit trou noir de tes yeux

n’est pas une lettre O

je ne le comblerai pas

et mon image déjà

cherche là quelque échO

jamais n’en reviendra

O toi

disais-tu quand

tu n’étais pas encore toi

si notre savoir est supar d’autres têtes

reverse donc ta tête

sur la terre et prends-moi

car tu me vois

au lieu que de l’obscur

en toi ne peut venir

que catastrophe

toi O

qui maintenant es toi

ta bouche est une bouche

et derrière tes dents je touche

sans aucun doute

une langue

la vérité O

qui ne voudrait tomber

de

dans mais je garderai

seulement tes yeuxet ce frisson du commentdire […] »

Bernard Noël, « L’été langue morte », chant deux, La Chute des temps, Gallimard, Collection Poésie, pages 90-94.

Commentaires